Le Kazakhstan face à la menace russe : vers une invasion ?

Publié le 3 avril 2025 à 11:36

Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, la politique étrangère russe est scrutée avec attention. Certains observateurs se demandent si le Kremlin pourrait étendre ses ambitions à d’autres territoires de l’ex-espace soviétique, notamment le Kazakhstan. Deuxième plus grand pays issu de l’URSS après la Russie, doté d’immenses ressources naturelles et d’une importante minorité russophone, le Kazakhstan présente certains éléments qui rappellent les tensions ayant précédé la guerre en Ukraine. Faut-il alors envisager un scénario d’invasion russe du Kazakhstan ?

Un éloignement des relations russo-kazakhes : une première historique ?

Historiquement, le Kazakhstan a toujours été très proche de la Russie. Comme le souligne le numéro 131 de la revue Diplomatie, "les liens entre les deux puissances sont assurés entre autres par les partenariats militaires qui les unissent", ainsi que par l'étendue du soft power russe dans la région.

L'invasion de l'Ukraine a créé un malaise profond au Kazakhstan. Si la Russie souhaitait poursuivre sa conquête territoriale, le Kazakhstan pourrait être un candidat potentiel. Cette guerre a d'ailleurs largement dégradé l'image de Moscou. Selon le baromètre 2024 de Central Asia, la part des opinions favorables au Kazakhstan envers la Russie est passée de 85 % en 2017 à seulement 55 % en 2023.

Face à cette situation, le Kazakhstan s'est rapproché de la Chine, notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie (BRI), avec près de 25 milliards d'investissements chinois depuis 2005. En parallèle, Astana a multiplié ses relations internationales : la ville accueille chaque année le Forum d’Astana et les sommets des cinq républiques d’Asie centrale.

Les motivations d’une intervention russe

Une minorité russophone présente

Les différentes vagues d'immigration russe dans les steppes kazakhes aux XIXe et XXe siècles ont installé une forte communauté russophone. Selon le recensement de 1989, environ deux tiers des Russes présents étaient nés au Kazakhstan. En 1939, les Russes représentaient déjà 40 % de la population totale, contre 38 % pour les Kazakhs.

Aujourd’hui encore, entre 15 % et 20 % de la population est d’origine russe, principalement concentrée dans le nord du pays, près de la frontière russe. Certains nationalistes russes estiment que ces territoires devraient revenir à Moscou, nourrissant un discours de "revanchisme historique". En 2014, Poutine avait déclaré que "les Kazakhs n’avaient jamais eu d’État avant l’URSS", inquiétant ainsi les autorités kazakhes.

Cette minorité a historiquement eu du poids dans la politique kazakhe. L'industrie et de nombreux secteurs étaient financés par la Russie, et la population russe y occupait des postes clés.

Un territoire stratégique et riche en ressources

Neuvième plus grand pays du monde, le Kazakhstan couvre une superficie de 2,7 millions de km² et regorge de ressources naturelles précieuses. Il possède les 12ᵉ plus grandes réserves mondiales prouvées de pétrole, et ses gisements d’uranium sont parmi les plus abondants au monde. En 2022, le pays a produit environ 43 % de l’uranium mondial, loin devant les autres producteurs comme le Canada ou l’Australie (World Nuclear Association, 2023).

Le Kazakhstan dispose également de vastes réserves de gaz naturel (2,3 trillions de m³), de charbon et de terres rares. Il est un acteur énergétique incontournable pour l'Europe, notamment la France, qui dépend du combustible kazakh pour faire tourner ses centrales nucléaires via le groupe Orano (ex-Areva).

Un contrôle renforcé de ces ressources par la Russie, ou une influence accrue sur les infrastructures de transit, permettrait à Moscou de peser davantage dans les équilibres énergétiques mondiaux et d’accentuer sa pression sur l’Occident.

Cependant, la situation reste complexe. Environ 80 % des exportations de pétrole kazakh transitent par le pipeline CPC (Caspian Pipeline Consortium), qui passe par le territoire russe jusqu’au port de Novorossiisk sur la mer Noire. Depuis l’invasion de l’Ukraine, la Russie a suspendu à plusieurs reprises les livraisons via ce pipeline, officiellement pour des raisons techniques, mais perçues par de nombreux analystes comme des mesures de chantage énergétique à l’égard d’Astana (Reuters, 2023).

Une instabilité politique favorable à Moscou

Le Kazakhstan est souvent présenté comme un État autoritaire stable. Pourtant, en janvier 2022, une série de manifestations déclenchées par la hausse du prix du carburant a dégénéré en crise nationale. Les violences ont fait plus de 230 morts et des milliers de blessés. Le président Kassym-Jomart Tokaïev a alors fait appel à l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), qui a déployé plus de 2 000 soldats – en grande majorité russes – pour stabiliser la situation.

Cette intervention a mis en lumière la dépendance sécuritaire du Kazakhstan vis-à-vis de Moscou. Certains experts estiment que la Russie pourrait, dans le futur, instrumentaliser une nouvelle instabilité politique – réelle ou provoquée – comme prétexte à une intervention militaire plus directe, à l’image du scénario géorgien ou ukrainien.

Les obstacles à une invasion russe

Une armée russe affaiblie

Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Russie a mobilisé plus de 80 % de ses troupes régulières et plus de 300 000 réservistes. Selon les services de renseignement occidentaux, les pertes russes s’élèveraient à environ 300 000 soldats tués ou blessés. La guerre a épuisé les stocks de munitions, d’obus, de drones et de véhicules blindés, tandis que les sanctions occidentales ralentissent leur renouvellement (Ministère britannique de la Défense, 2024).

Dans ces conditions, ouvrir un second front au Kazakhstan nécessiterait un effort logistique, humain et financier colossal, difficilement soutenable pour un Kremlin déjà sur la défensive en Ukraine.

Un territoire immense et difficile à occuper

Le Kazakhstan est un cauchemar logistique pour toute armée d’invasion. Avec un territoire plus vaste que l’Europe occidentale, une faible densité de population (7 habitants/km²), et de vastes zones désertiques ou montagneuses, les opérations militaires y seraient extrêmement complexes.

Les principales villes (Almaty, Astana, Shymkent) sont éloignées de la frontière russe. La faiblesse des infrastructures routières et ferroviaires rendrait toute avancée russe lente et vulnérable à des actes de sabotage ou de résistance locale. Les analystes militaires soulignent que même une offensive limitée dans le nord serait difficile à soutenir dans la durée.

Une opposition potentielle de la Chine

Contrairement à l’Ukraine, le Kazakhstan est un pilier des intérêts chinois en Asie centrale. Pékin a investi massivement dans les infrastructures kazakhes, notamment via l’Initiative des Nouvelles Routes de la Soie. Depuis 2005, la Chine a investi près de 25 milliards de dollars dans le pays, principalement dans les secteurs de l’énergie, des transports et des télécommunications.

Une déstabilisation du Kazakhstan mettrait en péril ces investissements et compromettrait les corridors d’exportation chinois vers l’Europe. Ainsi, une invasion russe pourrait provoquer une réaction politique ferme de Pékin, voire des tensions sino-russes dans la région. « Pékin ne peut pas se permettre de voir le chaos s’installer dans sa zone d’influence directe », notait un analyste de la Fondation Carnegie en 2023.

Une diplomatie kazakhe plus autonome

Depuis 2022, le Kazakhstan a pris ses distances avec Moscou, tant sur le plan politique que symbolique. Le président Tokaïev a publiquement affirmé que son pays ne reconnaîtrait pas les républiques séparatistes du Donbass, en rupture avec la ligne pro-russe. Le Kazakhstan a renforcé sa coopération économique et sécuritaire avec la Turquie, l’Union européenne et la Chine.

Astana a également intensifié ses contacts avec l’OTAN, même si elle n’en est pas membre. Des exercices conjoints, des formations et des échanges ont lieu régulièrement. La Turquie, partenaire militaire actif du Kazakhstan, pourrait jouer un rôle-clé dans la dissuasion d’une intervention russe, d’autant plus qu’elle est fournisseur de drones et de matériel militaire dans la région.

Un contexte russe défavorable

La guerre en Ukraine a accentué le mécontentement interne en Russie, notamment face aux pertes humaines, à la mobilisation forcée et à l’isolement diplomatique croissant. Une tentative de seconde guerre, cette fois en Asie centrale, pourrait saper encore davantage la stabilité du régime de Poutine.

Les sanctions internationales continuent d’étrangler l’économie russe, et une guerre contre le Kazakhstan – pays frontalier de la Chine, partenaire énergétique de l’Europe, et au tissu diplomatique actif – risquerait de provoquer une levée de boucliers mondiale.

Dans ce contexte, même si la Russie conserve des moyens d’influence sur le Kazakhstan, une invasion militaire à grande échelle reste improbable.

 

Conclusion

Malgré les tensions et les intérêts stratégiques de Moscou, une invasion militaire du Kazakhstan semble hautement improbable à court terme. Toutefois, la Russie pourrait utiliser des formes de pression indirectes : cyberattaques, manipulation de la minorité russophone, ou pressions économiques. L'avenir des relations entre les deux pays dépendra largement de l'évolution du conflit en Ukraine et des rapports de force en Eurasie.

Sources :

  • Le Kazakhstan comme puissance moyenne à l’ère de la multipolarité
  • Peyrouse Sébastien. Entre Russie et Asie centrale : regards croisés sur la minorité russe du Kazakhstan, CEMOTI, n°34, 2002.
  • Stephan Blank, Is Kazakhstan Russia's next target?, RealClearDefense, 3 mai 2024.
  • International Crisis Group, Kazakhstan: A Fragile Peace, 2023.
  • RFE/RL, How Kazakhstan Is Navigating Its Relationship With Russia, 2024.
  • Carnegie Endowment, Russia’s Influence in Central Asia After Ukraine, 2023.
  • The Diplomat, Kazakhstan’s Balancing Act Between Russia and the West, 2022.
  • Chatham House, Central Asia in Russia’s Strategic Thinking, 2023.
  • BBC Monitoring, Russia-Kazakhstan Relations: Signs of Strain, 2023.

Oxford Analytica, Kazakhstan’s Strategic Dilemma, 2023.

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