
La ligne du Shinkansen qui relie Kyoto à Osaka est une ligne un peu particulière. Comme le souligne un backpacker parcourant le Japon depuis trois mois : « Presque quotidiennement, le train s’arrête une fois par jour. Cela signifie que quelqu’un vient de se donner la mort en sautant sur les rails. »
En 2021, le Japon se classait 16ᵉ parmi les pays avec le plus fort taux de suicide. Le pays du soleil levant souffre de cette image d’une société où l’honneur et le bien collectif passent avant tout, souvent au détriment du bien-être individuel et de la vie elle-même. Le suicide semble être profondément ancré dans la culture japonaise, comme en témoigne le Harakiri(ou Seppuku), un rituel de suicide pratiqué par les samouraïs pour préserver leur honneur après un échec, une défaite ou une transgression des codes d’éthique (bushido). On se souvient également des kamikazes pendant la Seconde Guerre mondiale, ces pilotes qui se sacrifiaient en attaquant des cibles ennemies pour protéger la patrie. Ces formes de suicide « sociales » sont les plus connues, mais il en existe d’autres, comme le Shinju (suicide amoureux ou collectif), où un couple met fin à ses jours pour préserver leur amour face à des interdits sociaux. Plus récemment, des thématiques comme le Karoshi (mort par surmenage) ou encore le Jisatsu (suicide lié à la pression sociale) ont souvent été évoquées par les médias.
Afin de comprendre les mécanismes sociaux derrière le suicide au Japon, nous pouvons nous appuyer sur l’ouvrage d’Émile Durkheim, Le Suicide, publié en 1897. Selon lui, bien que le suicide soit un acte individuel, il relève de mécanismes sociaux. Il distingue ainsi quatre types de suicide, chacun résultant de différentes dynamiques sociales : le suicide égoïste, altruiste, anomique et fataliste.
Le suicide égoïste : L’individualisme comme facteur déclencheur
Le suicide égoïste, selon Durkheim, découle d’une faible intégration sociale. Lorsqu’un individu est isolé ou déconnecté des groupes sociaux, il peut perdre le sens de la vie. À Tokyo, cette solitude prend une dimension particulière : « Je ne me suis jamais senti aussi seul que dans la ville la plus peuplée du monde. Dans le métro, tout le monde est sur son téléphone, et personne ne se parle. Au début, je pensais que c’était à cause de mon statut d’étranger, mais les Japonais se comportent ainsi même entre eux », expliquait un backpacker interviewé à Osaka.
Le Japon est une société en transition. Autrefois collectiviste, le vent de modernité a érodé les liens communautaires. La famille, qui était autrefois une structure forte, a perdu de son importance. Les jeunes quittent souvent leur foyer pour étudier ou travailler dans les grandes villes, loin de leurs proches, tandis que les personnes âgées vivent de plus en plus isolées. Ce phénomène est exacerbé par l’urbanisation, qui a fait disparaître de nombreuses communautés locales.
Les jeunes sont particulièrement touchés par le suicide. En 2020, le ministère de l’Éducation nationale japonaise rapportait que 415 enfants et adolescents âgés de 6 à 18 ans s’étaient ôté la vie durant l’année scolaire. L’environnement ultra-compétitif et la pression de la réussite sociale sont des facteurs majeurs d’isolement.
Cette pression a également engendré le phénomène des hikikomori. Selon Agathe Parmentier, dans son ouvrage, un hikikomori est « une personne qui refuse de quitter son domicile et de s’impliquer dans des relations sociales ». Ce phénomène touche principalement les jeunes hommes incapables de faire face aux attentes sociales, qu’il s’agisse d’échecs scolaires, de difficultés amoureuses ou d’une insertion professionnelle ratée.
Le suicide altruiste : L’honneur au-dessus de la vie
Le suicide altruiste, tel que défini par Durkheim, consiste à sacrifier sa vie pour le bien de la communauté. Au Japon, cette tradition a longtemps été ancrée dans la culture militaire, comme en témoignent les kamikazes ou le seppuku. Aujourd’hui, cette tendance persiste dans le monde du travail. Il n’est pas rare que des employés se suicident pour s’excuser de leurs échecs professionnels. De manière générale, le Japon souffre d’une mauvaise gestion de la santé mentale au travail.
Un autre aspect concerne le suicide lié aux dettes. Environ 80 % des suicides au Japon concernent des hommes, souvent chefs de famille. Subissant la responsabilité financière de leur foyer, certains préfèrent mettre fin à leurs jours pour soulager leur famille du poids de la honte et des difficultés économiques.
Le suicide anomique : La perte de repères
Le suicide anomique survient lorsque la régulation sociale est insuffisante et que les normes qui structurent la société deviennent floues ou instables. Le Japon, souvent décrit comme un pays entre « tradition et modernité », illustre bien ce phénomène. Après 1945, l’industrialisation rapide a bouleversé les structures sociales. La crise économique des années 1990 (la décennie perdue) a introduit chômage et précarité dans une société où la réussite sociale est une valeur clé.
De plus, la société japonaise impose aux individus de masquer leurs émotions. Les Japonais, contraints de porter un masque social, cherchent souvent à s’échapper via des comportements extrêmes. Par exemple, la consommation excessive d’alcool est courante, notamment dans le cadre professionnel. Ce relâchement temporaire permet de « briser le masque », comme le montrent les photos de Lee Chapman, immortalisant des hommes d’affaires ivres dans les rues de Tokyo. Parallèlement, l’absence d’affection dans les relations conjugales pousse de nombreux Japonais à se tourner vers la prostitution, ce qui traduit une juxtaposition d’extrêmes émotionnels.
Le suicide fataliste : L’excès de régulation
Selon Durkheim, le suicide fataliste résulte d’un excès de régulation sociale, où les individus se sentent opprimés par des attentes trop strictes. Le Japon, encore marqué par des normes collectivistes et le culte de l’harmonie sociale (wa), illustre ce phénomène. Par exemple, les standards de beauté, particulièrement rigides, poussent de nombreuses personnes à se conformer à des critères stricts : minceur, peau claire, traits juvéniles, coiffure et maquillage parfaits. Ces normes, imposées dès le plus jeune âge, peuvent générer un profond mal-être. Lors de mon séjour au Japon, j’ai souvent ressenti ce jugement social, notamment dans le métro, où mon apparence non conforme semblait attirer des regards désapprobateurs.
Conclusion
L’analyse du suicide au Japon montre qu’il ne s’agit pas uniquement d’un phénomène individuel, mais d’un problème profondément ancré dans la structure sociale et culturelle. En mobilisant les catégories de Durkheim, il devient évident que les mécanismes sociaux — qu’ils soient liés à l’isolement, à la perte de repères ou à la pression sociale — jouent un rôle déterminant. Pour enrayer ce fléau, le Japon devra repenser ses normes sociales et offrir des espaces d’expression et de soutien pour ses citoyens.
Sources :
"Liste des pays par taux de suicide"
https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_taux_de_suicide
"Seppuku » : le sang-froid du guerrier devant la mort, ou une esthétique de l’honneur ?", Kobayashi Akira, le 11/05/2023.
https://www.nippon.com/fr/japan-topics/g02268/
« Karoshi » – Du Japon au reste du monde, les ravages du surmenage au travail" Emilie Echaroux, le 11 Juin 2023.
Suicides chez les jeunes au Japon : un chiffre en hausse depuis la crise sanitaire, le 13 novembre 2024.
https://www.nippon.com/fr/japan-data/h02187/
Français du monde. Le fléau des hikikomoris envahit le Japon,le 14 mars 2019.
Le japon laisse t-il place à l'individualisme ?, le 14 avril 2018.
https://japon-fr.com/japon-et-individualisme.htm
Le suicide, Emile Durkheim, 1897.
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