Bali : L'ampleur du tourisme Instagram

Publié le 30 décembre 2024 à 09:58


Le paysage touristique de Bali a radicalement évolué ces dernières années, notamment avec l'avènement d'Instagram. Cette plateforme, qui permet aux utilisateurs de partager des images instantanément, a transformé la façon dont les destinations sont perçues et choisies. Bali, avec ses paysages à couper le souffle, ses rituels culturels riches et son ambiance spirituelle, est devenue une destination de choix pour les amateurs de photographie. Dans cet article, nous examinerons comment Instagram influence le tourisme à Bali, les transformations induites par cette dynamique, les conséquences environnementales et culturelles, ainsi que les initiatives émergentes visées à promouvoir un tourisme responsable.

 

L’influence d’Instagram sur le tourisme à Bali 


L'influence d'Instagram sur le tourisme à Bali peut être comprise à travers le prisme du sociologue Erving Goffman et son concept de « mise en scène de soi ». Dans son ouvrage "La mise en scène de la vie quotidienne", Goffman expliquait que les individus modifient leur comportement et leur présentation en fonction des contextes sociaux. À Bali, cette mise en scène s’opère désormais à l'échelle mondiale, avec des touristes qui cherchent à montrer des moments parfaits de leur voyage sur leurs profils Instagram. Un phénomène qui est devenu particulièrement marqué après la pandémie, avec une montée en flèche du « voyage instagrammable ».

Chaque aspect de Bali, des rizières de Tegallalang aux cafés pittoresques d'Ubud, a été réimaginé pour répondre à cette nouvelle tendance. En effet, les établissements de restauration et d'hébergement, ainsi que les petites entreprises touristiques, s’efforcent d'offrir des décors « instagrammables ». Avec cette démarche, le paysage économique balinais a évolué, se réorientant vers un modèle qui valorise l'esthétique visuelle au détriment d'une expérience plus authentique.

 

Les transformations induites par le tourisme Instagram


La reprise du tourisme à Bali, post-COVID, a engendré une série de transformations dans l'univers du tourisme local. Les entreprises se sont adaptées à cette nouvelle demande, modifiant leurs services pour devenir des destinations à selfies. Les petites cafés, par exemple, affichent des décorations murales colorées et des présentations culinaires artistiques, tout cela dans l'espoir de capter l'attention des utilisateurs d’Instagram. Cette attention se traduit souvent par des augmentations de fréquentation.

 

Suite à cette évolution, il n'est pas rare de voir des touristes s'aventurer dans des treks en haute couture, portant des robes élégantes sur des sentiers de randonnée. Lors d'une visite au volcan Batur, par exemple, des groupes de touristes, parfois aidés par plusieurs guides, tentent de capturer la photo parfaite au sommet tout en jonglant avec les chaussettes blanches et les talons hauts. Ce spectacle renvoie à une quête de reconnaissance virtuelle plutôt qu'à une réelle immersion dans l'expérience locale.

 

Le soir venu, les touristes se pressent dans des cafés qui proposent des connexions Wi-Fi puissantes pour retoucher les photos prises durant la journée avant de les partager sur leurs réseaux. Ce besoin de validation sociale et de reconnaissance virtuelle prime sur tout le reste, créant ainsi un cycle qui semble inépuisable.

 

Le tourisme de la mise en scène de soi


Le phénomène du tourisme de la mise en scène de soi est notamment alimenté par le marketing d'influence. Ce concept, qui repose sur l'engagement de personnes ayant une large audience sur les réseaux sociaux, est devenu un pilier fondamental de la promotion touristique. Les lieux balinais mis en avant par des influenceurs deviennent souvent des destinations incontournables pour les nouveaux voyageurs.

Au cours d'une interview avec Nolwenn Creme, une influenceuse Instagram, elle partagea son expérience, affirmant avoir choisi Bali en raison des superbes photos qu'elle avait vues sur la plateforme. Pourtant, elle révèle avoir ressenti une déception considérable à son arrivée : « Les lieux que j'avais vus en photo n'étaient jamais aussi beaux en réalité ». Cette dichotomie entre l'attente et la réalité est une caractéristique du tourisme Instagram, où l'authenticité des expériences est souvent mise en péril par les attentes irréalistes créées en ligne.

 

Les attractions locales, telles que les rizières de Tegallalang, deviennent des « parcs à selfies », avec des zones spécialement aménagées pour prendre des photos. Les guides touristiques, initialement là pour transmettre des connaissances culturelles, finissent par agir comme des photographes amateurs, orientant souvent les touristes vers des poses spécifiques pour maximiser l'impact visuel de leurs publications. Dans des lieux tels que le temple de l'eau Tirta Empul, le rôle des guides évolue : au lieu d'expliquer le rituel sacré, ils s'assurent que leurs clients obtiennent le meilleur cliché possible. Cette approche soulève des questions sur l'authenticité des interactions culturelles et la profondeur des expériences vécues.

 

Un exemple frappant de cette tendance est l’attirance pour les « portes du paradis ». Nolwenn Creme raconte sa surprise en découvrant que l’eau devant la prétendue porte magnifique n’était, en réalité, qu’un reflet manipulé par un guide à l’aide d’un miroir placé juste en dessous d’un smartphone. Un stratagème qui montre à quel point l’image et la perception esthétique priment sur la réalité. Cela soulève aussi des préoccupations sur la manipulation de la vérité, alors que la quête de "likes" prend le pas sur l'expérience authentique.

 

Tout cela alimente une machine à selfies où la popularité des lieux de Bali est dictée par leur capacité à être « photographiés » de manière attrayante sur Instagram. Cela transforme la façon dont les agences de voyage concoctent leur offre : des « selfies tours » apparaissent, mettant en avant des expériences visuelles, telles que des shootings photo avec des robes volantes dans des décors pittoresques — une initiative qui, bien que créative, ne manque pas d’éroder l'authenticité de l'expérience balinaise.

 

Les conséquences environnementales et culturelles


Cependant, les retombées de cet afflux touristique à travers les réseaux sociaux ne se limitent pas à la sphère économique. Les conséquences sur l'environnement sont frappantes. La surfréquentation des lieux, telle que celle observée sur certaines plages balinaises et dans les temples, entraîne une dégradation des écosystèmes naturels. Les goulots d'étranglement touristiques naissent, créant une pression insoutenable sur les ressources et l'infrastructure locales.

 

Les images idylliques de Bali, omniprésentes sur Instagram, masquent une réalité problématique. Les beautés naturelles de l'île, autrefois sereines, sont désormais entourées de déchets de plastique, de décharges à ciel ouvert, et de pollution qui altère l'expérience touristique. Un exemple marquant est celui de la plage de Maya Bay en Thaïlande, qui a été fermée pour permettre à son écosystème de se régénérer après avoir été largement exploitée par les touristes. Une situation similaire se dessine à Bali, où la préservation des sites naturels devient de plus en plus difficile à manœuvrer au milieu de la demande toujours croissante.

 

La culture balinaise ressent également les effets de cette transition touristique. Des manifestations culturelles, d'une grande richesse et d'une profonde signification pour les Balinais, se transforment en spectacles destinés à plaire à un public étranger. Des rituels tels que la cérémonie de crémation "Ngaben" deviennent des événements que l'on peut observer, souvent détachés de leur importance spirituelle originelle. Cette évolution entraîne parfois une banalisation des traditions, qui peuvent être réduites à de simples attractions pour des publications Instagram, perdant ainsi leur essence.

 

Une voix pour la durabilité : initiatives pour un nouveau tourisme

 

Face à ces défis, plusieurs voix se forment pour plaider en faveur d’un tourisme plus durable. Des campagnes de sensibilisation cherchent à démystifier les illusions créées par les réseaux sociaux. Le mouvement « Instagram Vs Reality » propose une alternative critique, en montrant le contraste entre les images retouchées publiées en ligne et la réalité de l'encombrement touristique.

 

Des organisations telles que WWF se mobilisent également. Leur opposition au géotagging des lieux préservés repose sur l'argument que ce type de visibilité entraîne des flux de touristes non contrôlés, menaçant la biodiversité locale. Dans ce cadre, la création de campagnes de préservation telles que « I protect nature » vise à encourager le respect des environnements fragiles et à limiter leurs exploitations.

 

De plus, certains établissements de Bali prennent des initiatives proactives. Des hôtels mettent en place des politiques visant à réduire l'utilisation des téléphones portables dans leurs locaux. Par exemple, des réductions sont offertes aux clients qui acceptent de déposer leur téléphone à la réception pendant leur séjour, favorisant ainsi un retour à des interactions humaines authentiques. Des lieux comme le "Yoga Barn" organisent même des événements sans alcool ni téléphones pour encourager la reconnexion entre voyageurs.

 

Cette prise de conscience collective, accompagnée par des efforts de diversification de l’offre touristique, pourrait aboutir à un équilibre entre la nécessité économique

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