
En 2017, lors du 19ᵉ Congrès du Parti communiste chinois, le président Xi Jinping évoquait en des termes menaçants l’avenir de Formose :
« Nous avons une volonté ferme, une confiance complète et des capacités suffisantes pour vaincre toute forme de complot sécessionniste ou indépendantiste de la part de Taïwan. Nous n’autoriserons jamais personne, aucune organisation, aucun parti politique à séparer de la Chine quelque partie du territoire chinois que ce soit, jamais et sous aucune forme. »
Depuis, l’attitude de la Chine envers Taïwan n’a cessé de devenir plus envahissante : guerre numérique, tentative d’isolement diplomatique, démonstrations de force, notamment par l’envoi de l’aviation chinoise dans l’espace aérien taïwanais (ADIZ). Cette attitude irrédentiste peut être comparée à d’autres situations similaires : l’Italie en 1877, la France et l’Alsace, l’Allemagne ou, plus récemment, la Russie et l’Ukraine.
Par irrédentisme (领土收复主义), on entend une attitude nostalgique et souvent irrationnelle d’un dirigeant ou parti, souhaitant récupérer des territoires ayant jadis fait partie d’un glorieux ensemble (si tant est que Taïwan ait déjà véritablement appartenu à la Chine). Toutefois, le cas de Taïwan est singulier, car son nationalisme émerge d’un État jeune et démocratique. Alors que le monde commence enfin à s’intéresser au destin de l’île, une question émerge progressivement : la démocratie taïwanaise vaut-elle la peine qu’on la soutienne face à l’irrédentisme chinois ?
Une petite île, un modèle démocratique
Taïwan est une petite île, et le regard lointain que lui portent les Occidentaux laisse souvent penser qu’elle n’a que peu d’intérêt stratégique et qu’il serait préférable de se ranger du côté du géant chinois. Il est encore fréquent que Taïwan soit considérée comme « l’autre Chine » ou « la Chine démocratique ».
Pourtant, comme le souligne Antoine Bondaz, Taïwan est récemment devenue « un exemple, voire un modèle, que ce soit dans la lutte contre la pandémie de Covid-19, le maintien de son modèle de croissance, la promotion des valeurs démocratiques, la lutte contre les ingérences numériques ou encore l’investissement dans les technologies émergentes, dont les semi-conducteurs ». Cette citation résume en une phrase pourquoi il est indispensable de soutenir Taïwan.
La première raison réside dans son statut de modèle démocratique. Alors que la République populaire de Chine est séduite par l’autoritarisme, Taïwan tend, au contraire, vers toujours plus de démocratie. Ainsi, l’indice de démocratie publié chaque année par The Economist positionne Taïwan au 11ᵉ rang mondial et au premier rang en Asie de l’Est.
Cette démocratisation est relativement récente : elle remonte aux années 1988-2000, sous les deux mandats du président Lee Teng-hui. Cette période marque une vague de libéralisation, avec la levée de la censure, le développement du bipartisme et la fin de la loi martiale, devenant ainsi le symbole du début de l’ère démocratique à Taipei. Considéré aujourd’hui comme le « père de la démocratie taïwanaise », Lee Teng-hui a ouvert la voie à une modernisation politique qui perdure.
La présidente Tsai Ing-wen déclarait d’ailleurs en 2020 que « Taïwan est une réussite démocratique ». Cette visibilité croissante, combinée à la fin progressive de son isolement diplomatique, pourrait, selon certains, produire une « contagion démocratique » dans la région.
Un acteur clé de l’économie mondiale
L’Europe, plus que toute autre région, a intérêt à défendre Taïwan : elle est son premier investisseur étranger, et l’île représente son 14ᵉ partenaire commercial mondial. Taïwan joue un rôle croissant dans les échanges économiques internationaux, que ce soit grâce à ses liens avec les pays de l’ASEAN ou à ses nombreux accords bilatéraux avec des puissances majeures.
Aujourd’hui classée 20ᵉ puissance économique mondiale, Taïwan détient un atout stratégique majeur : les semi-conducteurs, dont le monde entier est dépendant. Bien qu’une partie de la production ait été délocalisée en Chine, les étapes les plus sensibles et stratégiques de fabrication restent sous le contrôle de Taïpei. En plaçant le numérique au cœur de son économie, Taïwan s’est imposée comme un acteur incontournable dans ce domaine.
En 2021, l’île a gagné trois places dans le classement de l’IMD (International Institute for Management Development), passant de la 11ᵉ à la 8ᵉ position dans le domaine de la compétitivité numérique. L’Union européenne, consciente de cette importance, a exprimé dès 2013 sa volonté de renforcer ses relations commerciales avec Taïwan, notamment dans le secteur spatial.
Une position géopolitique stratégique
Sur le plan géopolitique, Taïwan est un acteur clé dans la région indo-pacifique. Elle coopère sur des sujets tels que la digitalisation de l’économie, la lutte contre le réchauffement climatique et les ingérences numériques. Comme le rappelle Stéphane Corcuff, « l’île constitue une véritable clé géopolitique en Asie […]. Parler de pivot taïwanais, c’est avant tout exprimer l’idée que la démocratie taïwanaise est une frontière des valeurs occidentales en Asie. »
De plus, Taïwan est le dernier rempart aux ambitions expansionnistes de la Chine dans le Pacifique. L’ouvrage de Thérèse Delpech, L’ensauvagement : Le retour de la barbarie au XXIᵉ siècle, analyse les conséquences terribles pour l’équilibre mondial si Taïwan venait à céder face à Pékin.
Une gardienne des traditions chinoises
Enfin, Taïwan incarne également un héritage culturel unique, conservant de nombreuses traditions de la Chine ancienne, notamment son écriture traditionnelle. Cette préservation s’inscrit dans une volonté de protéger le patrimoine culturel face aux réformes imposées par la Chine continentale.
Le Musée national du Palais de Taipei illustre parfaitement ce rôle : il abrite la plus grande collection au monde d’art chinois ancien, avec 6 500 trésors provenant de la Cité interdite. Ce patrimoine symbolique, riche et diversifié, mérite d’être protégé.
Conclusion
Taïwan constitue un atout majeur pour le monde, particulièrement pour les puissances démocratiques. D’un côté, l’île représente un modèle démocratique, capable d’inspirer ses voisins et de protéger les valeurs de liberté et de pluralisme face à l’autoritarisme. De l’autre, elle occupe une place centrale dans l’économie mondiale, notamment grâce à sa maîtrise des semi-conducteurs et son ambition technologique.
Soutenir Taïwan n’est pas seulement un enjeu stratégique : c’est aussi une défense des valeurs démocratiques et culturelles dans un monde de plus en plus polarisé.
sources :
Hong Kong d’abord, Taiwan ensuite ? Jean Yve Heurtebise, le 17/07/2020, Asialyst.
“Si la Chine déclarait la guerre à Taiwan, l’issu pourrait bien la surprendre” , Tanner Green, le 3 octobre 2018, Slate.fr
IRRÉDENTISME : Définition de IRRÉDENTISME (cnrtl.fr)
Spécificités et limites du nationalisme taiwanais”, Jean-Pierre Cabestan, 2005, perspective chinoise, Openedition.
Taiwan une puissance diplomatique? Entretien de Antoine Bondaz, propos recueillis par Thomas Delage, le 22 novembre 2021, revue diplomatie numéro 113
Le modèle Taiwanais un hub technologique?,Océane Zubeldia, revue diplomatie n°113
Taïwan : une puissance diplomatique? Propos de Antoine Bondaz recueillis par Thomas Delage le 22 novembre 2021, diplomatie n°113
Le pivot Taiwanais ou la démocratie comme frontière géopolitique", Stéphane Corcuff, Diplomatie numéro 113
"Ecriture de l'histoire et lieux de mémoire les redéfinitions identitaires à Taiwan" Jean Paul Burdy, Diplomatie n°113
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